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Le livre numérique : idées reçues et propositions

Texte diffusé au Salon du livre, à l'occasion des Assisses professionnelles du livre, organisées par le SNE, le 17 mars 2009.
Le livre numérique n’est pas encore un marché significatif en France (30 à 40 millions €, soit 1 % du chiffre d’affaires de l’édition, essentiellement sur support physique de type CD/DVD), mais il fait déjà couler beaucoup d’encre. Nous souhaitons, dans cette note, rétablir les faits sur quelques idées reçues et lancer quelques propositions.

Quelques idées reçues…

Voici quelques idées reçues néanmoins fausses :

1- « Un livre numérique doit coûter moins cher qu'un livre papier »
Tout d’abord, contrairement aux apparences, un livre numérique coûte au moins autant à produire qu’un livre papier.
Prenons un livre-papier vendu au prix de 10 € (qui est à peu près le prix moyen d’un livre). Comment se rémunèrent aujourd’hui les différents acteurs de la chaîne du livre ? L’auteur touche 1 €. L’éditeur perçoit 1,50€ pour son travail (création éditoriale, relecture, correction, mise en forme, maquettage, marketing, promotion commerciale, service de presse, vente de droits étrangers et de droits audiovisuels et frais de structure). L’imprimeur reçoit 1,50 € pour le travail de pré-presse (qui peut aussi être réalisé par le service de fabrication de l’éditeur), l’achat du papier et l’impression. Le diffuseur et le distributeur perçoivent 1,70 €. Le libraire perçoit 3,80 € qui couvrent en particulier une partie des frais de transport du livre ainsi que les charges de personnel et le loyer. Enfin, l’Etat récolte 0,50 € (TVA). Ce sont, à part la TVA, des chiffres moyens, qui peuvent varier.
Prenons maintenant le même livre en version numérique. L’auteur touche toujours autant, et aimerait bien davantage… Le travail de l’éditeur demeure le même quel que soit le support. Il n’y a plus d’imprimeur ni de frais de logistique liés au papier (transport et stockage). Mais :
- il y a de nouveaux coûts qui apparaissent avec le numérique : coûts de conversion des fichiers (voire de numérisation s’il s’agit de livres plus anciens), coûts de stockage des fichiers, coûts de sécurisation des fichiers, frais juridiques liés à l’adaptation des contrats d’édition et à la défense contre le piratage, etc.
- vendre des livres numériques ne se fait pas tout seul : cela nécessite un diffuseur-distributeur (« e-distributeur » pour reprendre la terminologie de Gallica2) et de sites de vente en ligne des livres (« e-librairies »). A ce sujet, pourquoi ne pas pratiquer la vente directe ? Ce serait méconnaître l’importance stratégique que revêt la librairie de qualité pour tous les éditeurs (cf. 6).
- tous ces nouveaux coûts compensent peu ou prou la disparition des coûts liés au papier. Et en plus, le taux réduit de TVA de 5,5 %, dont bénéficie le livre papier, ne concerne pas le livre numérique, taxé au taux normal de 19,6 % : d’où un surcoût de 14 % du livre numérique !
Enfin, d’aucuns estiment que le prix du livre numérique devrait être inférieur de 30 % à celui du livre papier. Or, il serait absurde de vouloir définir a priori un différentiel de prix entre livre numérique et livre papier. D’une part, parce que le prix différera selon le type de livre numérique : littérature, science et technique, scolaire, poche ou première édition, édition numérique enrichie ou non… D’autre part, le livre numérique conduit à proposer de nombreux modèles commerciaux autres que la vente de livres à l’unité : vente par chapitre, par page, location, vente en bouquets, abonnements, droits d’impression ou non… En tout état de cause, c’est le marché qui imposera peu à peu les prix, qui seront sans doute très différenciés.
Il est à cet égard intéressant d’observer que le prix du livre papier et du livre numérique est le même sur le premier marché significatif pour le livre numérique grand public, qui est le manga au Japon : le manga numérique, qui se lit sur téléphone portable, s’achète 50 Yens le chapitre, tandis que l’album papier coûte 500 Yens pour 10 chapitres. Et les livres numériques vendus par une grande chaîne britannique de librairies, Waterstones, sont au même prix que leur version papier.
Non seulement annoncer que le prix du livre numérique devra être inférieur de 30 % à celui de papier est dangereux pour le développement du marché numérique, mais il l’est aussi pour le livre papier, dont on ne comprendra plus qu’il soit à payer au juste prix : c’est tout l’édifice de la loi sur le prix unique qui risque d’être remis en cause.

2 - « Le livre numérique va remplacer le livre papier »
Pas de fatalisme de notre part. Le livre numérique est pour les éditeurs une formidable opportunité de créer un nouveau marché et de toucher de nouveaux publics. L’édition est en train de devenir une industrie multi-supports : livre papier et livre numérique vont coexister. Une partie du marché du livre papier va diminuer, mais elle sera compensée par la création de nouveaux marchés. L’arrivée d’un nouveau média ne détruit pas forcément les anciens, il crée de nouveaux usages, souvent complémentaires des anciens : la télévision n’a pas détruit la radio, etc.
De plus, le bilan écologique comparé du livre numérique et du livre papier est nettement en faveur du second. En effet, selon une étude commandée par Hachette Livre à la société Carbone 4, une tablette de lecture numérique (« liseuse ») dégage 250 fois plus de CO2 par an qu'un livre papier et il faut lire au moins 80 livres numériques par an pendant trois ans avec la même liseuse (à supposer qu’on la conserve trois ans) pour l’amortir écologiquement…

3 - « En devenant numérique, le livre va fatalement être piraté, comme le disque et la vidéo »
Dans l’univers d’Internet s’est installé le mythe de gratuité de l’accès aux contenus intellectuels : la musique et la vidéo en ont déjà fait les frais, perdant l’un la moitié, l’autre le quart de son marché. Idée faussement généreuse voire dangereuse car elle risque d’entraîner un appauvrissement de la qualité et de la diversité des contenus, dont les éditeurs sont les garants, voire le retour à un système pris en charge par l’Etat. 
Sans un respect fort du droit d’auteur, on ne peut prétendre à la création d’une offre légale, pérenne et de qualité. La coopération de tous les acteurs d’Internet, fournisseurs de contenus, télécoms, fournisseurs d’accès à Internet, moteurs de recherche et bibliothèques numériques paraît indispensable afin de lutter contre la prolifération du piratage. Or, certains de ces acteurs, dont les visées monopolistiques et hégémoniques sont claires, renversent le principe du droit d’auteur pour promouvoir leurs propres intérêts et générer d’importants revenus publicitaires à partir des contenus des éditeurs.
On oublie trop souvent que le droit d’auteur, qui fait partie des droits de l’Homme hérités du Siècle des Lumières, rémunère le travail des auteurs et de leurs éditeurs. N’y a-t-il pas là une extraordinaire régression démocratique à refuser de rémunérer le travail intellectuel, à refuser de rémunérer l’œuvre de l’esprit, alors qu’on accepte de payer pour des biens matériels ou des services ?
Le livre n’est pas la musique : les publics sont différents, la durée des usages n’est pas le même, les pratiques de piratage massif antérieur n’existent pas. Ces différences fondamentales expliquent pourquoi l’édition n’a pas signé les accords de l’Elysée de fin 2007 (« accord Olivennes »). En effet, les éditeurs ne veulent pas s’interdire a priori d’utiliser des DRM. Ces protections vont devenir  de plus en plus interopérables et permettent déjà de larges usages : six copies d’un même fichier. Elles ne permettent pas seulement de « verrouiller » les œuvres, mais aussi de définir des usages et des modèles économiques : impression ou non, prêt qui permet de vendre aux bibliothèques… Bref, à la condition de ne pas imposer de contraintes techniques excessives aux lecteurs, elles sont favorables à la création d’un marché du livre numérique en France.

4 - « Les éditeurs ne font rien pour se préparer au numérique, ils sont sur la défensive »
Face à ces opportunités et à ces menaces (qui sont loin de concerner uniquement les professionnels du livre), les éditeurs sont mobilisés et se préparent activement à cette révolution technologique. De trois manières :
- Réagir aux actes de piratage : assignation en contrefaçon de Google et Free, mise en demeure d’universités numériques dès lors qu’elles ne respectent pas les droits d’auteur, vigilance au niveau européen.
- Développement d’une offre légale de qualité. Certains secteurs comme l’édition juridique et scientifique sont particulièrement avancés dans ce domaine et prévoient que d’ici cinq ans, 50 % de leur marché concernera des contenus en ligne. De même, les éditeurs scolaires ont engagés des efforts importants pour produire des manuels d’un nouveau type adaptés au « cartable électronique ». D’autres secteurs se préparent à cette évolution depuis quelques années, avec deux atouts : une approche concertée au sein du SNE et de l’interprofession du livre ; et un partenariat public-privé exemplaire, avec l’appui du Centre National du Livre et de la Bibliothèque Nationale de France (rapports Zwirn en 2007 et Patino en 2008, expérimentation du portail Gallica2, qui clôt avec succès sa première phase, avec une centaine d’éditeurs participants et 8000 livres en ligne, soit plus de 10 % des parutions annuelles).
- Transformation des modes de production : nombre d’éditeurs des secteurs qui étaient jusque-là peu concernés par l’édition électronique (littérature générale, jeunesse, bande dessinée, etc.) ont engagé des investissements significatifs pour modifier leurs modes traditionnels de production, afin de pouvoir produire à l’avenir simultanément des versions numériques de leurs ouvrages imprimés.

5 - « On pourra se passer d'éditeur à l'ère du numérique »
L’écrivain américain Stephen King a tenté l’expérience de vendre directement ses livres en ligne. Devant l’échec complet de sa tentative, il est revenu vers son éditeur… Cette idée reçue provient d’une méconnaissance du métier et de la valeur ajoutée de l’éditeur. Plutôt discret et en retrait derrière ses auteurs, l’éditeur a pourtant un rôle crucial : il sélectionne et « labellise » les œuvres en les intégrant dans un catalogue, un fonds, une marque reconnus par les lecteurs ; il apporte une contribution intellectuelle (« création éditoriale ») importante ; enfin il s’engage à exploiter commercialement les œuvres de manière continue (vente de livres, de droits dérivés, etc.). Comme l’a dit Marcel Gauchet lors du colloque « Livre 2010 » organisé par le CNL en 2007, l’impression d’un accès direct infini aux informations via Internet est trompeuse : même à l’ère d’Internet, l’on ne peut se passer d’intermédiaires, que ce soient les éditeurs ou les libraires (cf. idée reçue n°6)… Même les encyclopédies en ligne ouvertes et gratuites consacrent des moyens de plus en plus conséquents à la vérification des contenus.

6 - « On pourra se passer de libraire à l'ère du numérique »
L’existence en France d’un vaste réseau de librairies indépendantes, qui s’est globalement maintenu grâce à la loi sur le prix unique du livre, est déterminante pour la diversité et la qualité de la production éditoriale. Sans un tel réseau de libraires qui défendent et prescrivent des livres exigeants, ces ouvrages n’existeraient pas ou beaucoup moins. Le SNE est mobilisé pour aider la librairie indépendante à trouver toute sa place sur le marché émergent du livre numérique.

Propositions pour créer une offre de livres numériques de qualité

1- Etendre le taux de TVA réduit au livre numérique
Un livre se définit avant tout comme une œuvre de l’esprit. Un livre numérique est donc toujours un livre. C’est le contenu intellectuel qui prime.
C’est pourquoi le SNE propose de « toiletter » légèrement l’actuelle définition fiscale du livre, rédigée à une époque où le livre numérique n’existait pas. Plutôt que le livre y soit défini comme « un ensemble imprimé », il est proposé d’y inclure les livres audio et les livres numériques. Le SNE a transmis en janvier 2009 une proposition à ce sujet aux ministères des Finances et de la Culture. La récente décision européenne d’autoriser un taux réduit de TVA pour le livre audio est un premier pas encourageant en ce sens.
Cette proposition que soutiennent tous les éditeurs européens est cohérente avec la position du Président de la République qui est favorable à un taux réduit de TVA pour tous les produits culturels.
Etendre le taux réduit au livre numérique est indispensable au développement d’une offre légal attractive (cf. idée reçue n°1) et à la présence de la librairie indépendante sur le marché du livre numérique (cf. proposition n°2).
2 - Soutenir le réseau de librairies indépendantes, en particulier pour leur projet de portail Internet
Il faut aider les librairies de qualité à entrer sur le marché du numérique, en créant un ou plusieurs portails de vente en ligne de livres non seulement papier, mais aussi numériques. C’est la condition sine qua non du maintien de la diversité culturelle.
3 - Combattre le piratage et réfuter l’idée de gratuité des livres numériques
Dès qu’on parle d’économie numérique, on pense « technologies », « tuyaux », haut débit, haute définition, etc. C’est le mirage technologique. Mais à quoi sert le haut débit si l’on ne se préoccupe pas des contenus véhiculés ? Ne devenons pas l’apprenti-sorcier qui se laisse déborder par ses outils.
Les éditeurs attendent des pouvoirs publics qu’ils rappellent haut et fort l’importance primordiale du respect du droit d’auteur comme un droit de l’homme et un acquis de la société démocratique :

  • En premier lieu, la loi DADVSI de 2006 avait prévu qu’une exception pédagogique entrerait en vigueur au 1er janvier 2009. Or, tel n’est pas le cas, et il faut impérativement sortir de la situation actuelle de non-droit dans laquelle se trouvent les enseignants qui scannent des livres.
  • Par ailleurs, certaines universités, sensibles aux sirènes de la gratuité, développent à grand frais, des plateformes de ressources numériques d’une utilité très relative, à base exclusive de cours d’enseignants provenant d’œuvres protégées, ce qui conduit certains enseignants à auto-plagier leurs livres publiés chez des éditeurs. Pour développer enfin une offre de ressources numériques de qualité, en partenariat entre éditeurs privés et acteurs publics, il faudrait d’urgence créer un observatoire du numérique dans l’enseignement supérieur et la recherche. Et augmenter les budgets d’acquisition des bibliothèques universitaires en ressources numériques (la France est notoirement sous-dotée par rapport aux autres pays européens).

4 - Lancer une grande campagne pour la lecture auprès des jeunes
Que le livre soit imprimé ou numérique, encore faut-il qu’il soit lu. Le SNE appelle de ses vœux une vaste campagne dans l’opinion publique en faveur de la lecture en général.
Les récentes enquêtes montrent une réduction très préoccupante des comportements de lecture dans la population. Un tiers de Français ne lisent jamais (pas un livre lu dans l’année écoulée). La part des « gros lecteurs » a fortement baissé au profit des « petits lecteurs » (1 à 5 livres lus par an). La lecture est un savoir de base et un droit fondamental ; sa non-maîtrise, un facteur d’exclusion à coup sûr. Plus préoccupante que la « fracture numérique » est la « fracture de la lecture » (cf. Nous on n’aime pas lire, de Danièle Sallenave, éd. Gallimard 2009).
Pourtant les obstacles à la lecture sont faibles : le réseau de lecture publique est très développé en France, notamment en milieu scolaire, et le livre est un produit culturel abordable, avec un prix moyen de 9 € et une vaste offre en édition de poche qui abaisse le prix du livre au niveau de celui d’un magazine.
Le SNE est bien sûr mobilisé à ce sujet : campagne générique radio en décembre 2008, olympiades de la lecture auprès d’élèves de CM2 en janvier 2009, organisation depuis 28 ans du Salon du Livre destiné au grand public…

Plus que jamais, la lecture doit être une « grande cause nationale ».

SNE - 13 mars 2009