Syndicat national de l'édition

Portrait de Catherine Allais des éditions Belin qui revient sur les responsabilités propres au secteur de l'édition scolaire.

Des exigences et des responsabilités importantes

« Produire un manuel conforme aux plus récents programmes officiels, dans des temps très courts, avec des sources et des auteurs multiples, est un défi permanent et un enjeu économique lourd. » La description par Catherine Allais de son travail aux éditions Belin illustre le souci de qualité de l’édition scolaire et la conscience qu’elle a de sa place dans la transmission des savoirs.

On imaginerait que pour travailler dans l’édition scolaire il faut soit avoir été enseignant, soit avoir une formation générale à l’édition. Or ce n’est pas votre cas, Catherine…

C.A. – J’ai en effet une formation scientifique. Après une thèse passée à l’INRA, j’ai été journaliste pendant une quinzaine d’années, dont douze passées à La Recherche, comme chargée de rubrique d’abord, puis rédactrice en chef. Après une période en free-lance, qui m’a permis d’aborder entre autres certains dossiers d’édition, je suis entrée chez Belin en 1995 par l’intermédiaire de Philippe Boulanger, alors directeur de la revue Pour la Science. J’étais chargée de développer l’activité de vulgarisation qui existait depuis une dizaine d’années, en liaison avec le magazine et d’exploiter son vivier d’auteurs. Au bout de dix-huit mois environ, Marie-Claude Brossollet, P.-D.G des éditions Belin, m’a demandé de prendre en charge le secteur scientifique, incluant la partie scolaire et une équipe dédiée.

Pour revenir à votre question, il est exact que chez Belin, la formation à l’édition n’est pas une condition première ; les éditeurs recrutés sont le plus souvent des spécialistes d’un domaine, parfois des enseignants, et le métier d’éditeur s’apprend sur le tas, ce qui n’est pas le plus complexe.

Autre particularité de Belin, l’absence d’un certain cloisonnement. Dans le service scientifique que je dirige, les éditeurs ne sont pas spécialisés en fonction de tel ou tel type d’ouvrages. Nous avons en charge des collections scolaires pour le collège et le lycée, des collections parascolaires, universitaires et de vulgarisation. Pour des raisons historiques, les manuels pour l’école sont réalisés par un autre service.

C’est une organisation du travail très différente de celle qui prévaut généralement dans d’autres maisons. Elle a ses avantages et ses inconvénients.

Alors que le scolaire représente les deux tiers du chiffre d’affaires de Belin et reste le cœur de notre métier, maintenir une articulation entre le scolaire et la vulgarisation m’apparaît avant tout comme une richesse, en raison des complémentarités potentielles. Nous « nourrissons » le scolaire avec notre connaissance du milieu scientifique. Cela nous permet de suivre plus aisément les développements scientifiques récents et de s’appuyer sur l’expertise de chercheurs qui nous sont proches.

Je prendrai l’exemple de la nouvelle classification du monde vivant, domaine de la biologie qui a connu des bouleversements très importants ces dernières années. En 2001, nous avons sorti La classification phylogénétique du vivant, un ouvrage destiné avant tout au monde universitaire, qui s’est imposé comme un livre de référence et l’est encore aujourd’hui. En 2005, nous avons publié Comprendre et enseigner la classification du vivant à l’attention des enseignants qui avaient besoin de repères pour décrypter cette nouvelle classification et d’outils pédagogiques pour l’enseigner; cette même année 2005, nous avons également sorti un manuel de SVT pour la classe de 6e conforme au tout nouveau programme. L’expertise que nous avions dans ce domaine de la biologie nous a donné une longueur d’avance sur les manuels scolaires concurrents.
À l’inverse, notre connaissance du monde enseignant nous aide à proposer des ouvrages hors scolaires, de vulgarisation, susceptibles d’intéresser les enseignants sans que nous nous adressions spécifiquement à eux.

Ce transfert de savoirs et de savoir-faire ne serait pas possible si les départements étaient cloisonnés ?

C.A. – En effet. C’est souvent acrobatique de mener le scolaire et le non scolaire de front, car les rythmes ne sont pas les mêmes, mais on s’appuie sur les synergies et, pour ma part, je trouve qu’il est vital de pouvoir passer de l’un à l’autre. Car le scolaire est une activité passionnante, mais très prenante, les contraintes liées aux programmes sont lourdes ; à contrario, l’universitaire et la vulgarisation sont des espaces de liberté qui me sont nécessaires.

L’équipe que je dirige compte une dizaine de personnes, chacune généralement spécialisée dans une discipline scientifique (mathématiques, physique-chimie ou biologie), ce qui leur donne, à mon avis, davantage de réactivité et de force de proposition face à un manuscrit. Tous les éditeurs, même juniors, ont la charge intégrale des ouvrages qui leur sont confiés et sont autonomes. Je supervise l’ensemble de leur travail, d’une façon plus ou moins poussée selon leur expérience, mais je suis moi aussi des ouvrages de bout en bout, dont une bonne partie dans le domaine scolaire, sachant que celui-ci est toujours prioritaire… C’est une autre particularité de Belin : quelle que soit leur responsabilité dans la maison, tous les éditeurs éditent des livres en direct. J’ai même connu notre P.-D.G éditant des manuels scolaires !

Car vous avez aussi la contrainte d’un calendrier très rythmé, très particulier…

C.A. – En principe le ministère de l’Éducation nationale a l’obligation de respecter la « règle  des 12 mois » (qui était auparavant de 14 mois) entre la parution d’un programme et sa mise en application. Or quand sont publiés les programmes, nous sommes déjà pratiquement en retard pour sortir les manuels à date! Dans l’idéal, pour qu’un manuel soit disponible à la rentrée 2008 – en réalité fin avril-début mai 2008 pour laisser la possibilité aux enseignants de faire leur choix parmi l’ensemble de la production scolaire tous éditeurs confondus – il faut que l’équipe d’enseignants qui rédige ait pu travailler pendant les vacances d’été 2007 et qu’en septembre le travail éditorial ait démarré. La phase de mise au point des chapitres dure jusqu’en janvier 2008. La phase de maquette suit avec un mois de décalage, d’octobre à février, en parallèle de la recherche iconographique et de la réalisation des schémas et des cartes.

Un manuel peut comporter, en collège, quelque 300 à 400 documents photographiques et autant de schémas ou cartes, davantage encore au lycée, documents qui ne sont jamais « gratuits » au sens de décoratifs, mais doivent apporter une information pédagogique. Il s’agit d’une recherche très spécialisée qui, chez nous, est confiée en interne au service de documentation. La recherche devient de plus en plus complexe lorsqu’on progresse dans le cursus : pour le collège, il est assez facile de trouver des photos en agence, mais pour le lycée il faut souvent solliciter des laboratoires de recherche en France ou ailleurs, ce qui implique un bon carnet d’adresses dans le milieu scientifique (ou dans celui des géographes ou des historiens). En science, nous organisons aussi avec les auteurs, dans leur établissement, des séances de prise de vue des expériences proposées dans les manuels, expériences qui pourront être reproduites en classe par les élèves.
La production des cartes et des schémas par les illustrateurs est également longue et difficile. Tout au long de la réalisation du manuel, une bonne articulation entre auteurs, éditeur, iconographe, maquettiste et illustrateurs est indispensable.

L’auteur d’un manuel est généralement multiple…

C.A. – Oui, l’équipe a en général à sa tête un directeur d’ouvrage – souvent, mais pas nécessairement, un IPR (Inspecteur pédagogique régional). À charge pour lui ou elle de former une équipe d’auteurs constituée de 5 à 10 enseignants.

En préalable à la rédaction des chapitres, une étape clé est la définition, par l’équipe d’auteurs et l’éditeur, de la structure du manuel. Quant on démarre une nouvelle collection, sur la base d’un nouveau programme, on commence par déterminer la structure d’un chapitre type : quelle quantité de texte, de schémas, de photos, quelles rubriques, quels types de questions, d’exercices, quelles synthèses, etc. ? Tout ceci doit être établi avant même que les auteurs entament la rédaction du manuel, afin de leur donner un cadre de travail précis.

Une fois un chapitre type construit, le maquettiste élabore alors une « prémaquette » qui sera testée en interne et en externe. Cette phase est cruciale. En effet, il faut savoir qu’au moment du choix des manuels, les professeurs recevront jusqu’à une dizaine de spécimens par matière et que les choix se font en général très vite. La concurrence est donc forte et la maquette doit être, dès le premier abord, parfaitement lisible, compréhensible, les intentions éditoriales doivent être très claires.

Pour tester une maquette en externe, notre service marketing procède soit à des enquêtes sur le terrain avec le concours de nos délégués pédagogiques, soit à des tables rondes d’une demi-journée avec une dizaine d’enseignants réunis par un cabinet spécialisé. Il nous appartient ensuite d’analyser les réponses, de faire le tri parmi des remarques parfois contradictoires ou de faire émerger des demandes non directement formulées. Une fois franchie cette étape essentielle, qui peut entraîner une remise en cause profonde des choix éditoriaux, on établit le plan de l’ouvrage, entre 150 et 300 pages au collège selon les matières et les niveaux, et entre 300 et 500 pages au lycée.

Toute la phase de travail éditorial, qui s’étale donc de septembre à janvier, se déroule avec des allers-retours entre le directeur d’ouvrage, les auteurs et l’éditeur. Il revient au directeur d’ouvrage et à l’éditeur d’assurer la cohérence d’ensemble et la conformité des écrits par rapport aux objectifs du programme, mais aussi de s’assurer de la pertinence des documents proposés. Les enseignants sont des pédagogues et des transmetteurs de connaissances, mais non des producteurs de connaissances. Le directeur et l’éditeur sont là pour obtenir le meilleur des auteurs, valoriser leur travail, les guider pour atteindre les objectifs visés par la charte éditoriale que nous nous sommes fixée, mais aussi établir des passerelles avec le monde universitaire afin de trouver un maximum de documents récents et scientifiquement rigoureux. Au fur et à mesure de l’aboutissement des chapitres, nous lançons la mise en pages.
Les éditions Belin intègrent, ce qui est devenu rare dans la profession, un studio maquette. Pour l’éditeur d’un manuel, c’est un grand confort, mais surtout un gage d’efficacité. Grâce à cette proximité avec le maquettiste, il peut en permanence intervenir dans les contenus et faire ainsi évoluer le livre.

Fin février, la mise en pages est achevée, mais il y a eu au préalable deux jeux d’épreuves successives. Le manuel se construit comme un puzzle, avec un assemblage de documents (textes, schémas, photos). C’est une fois le puzzle construit, au stade des secondes épreuves, que l’on dispose enfin d’une vue d’ensemble. Certaines incohérences sautent alors aux yeux. Jusqu’au bout, il ne faut pas hésiter à remettre l’ouvrage sur le chantier et à procéder aux ajustements nécessaires.

Dans la phase finale, on a recours à des lectures croisées entre auteurs et en interne. Ce que nous appelons la « charrette scolaire » – d’octobre à mars – est une période de travail intense pour tous les intervenants de la chaîne de réalisation… Fin février, nous n’avons plus beaucoup de recul sur notre production, et cette phase de relecture par des yeux neufs est essentielle pour traquer les erreurs et les imprécisions restantes.

A la mi-mars, c’est le bouclage : on procède à l’intégration des dernières corrections de textes, de schémas et de maquette, à la finalisation de la photogravure et à la préparation des fichiers pour l’imprimeur. C’est alors au tour de notre responsable de fabrication de jongler avec les fournisseurs et les plannings des imprimeurs pour faire en sorte que la quinzaine de manuels que nous sortons tous les ans à cette période soit disponible dans des délais souvent records !

Après l’impression, c’est le routage des spécimens dans les établissements scolaires ?

C.A. – Oui, c’est une opération logistique lourde, gérée par le service marketing-commercial. Elle consiste à préparer des colis au nom de chaque enseignant concerné par un manuel et de chaque CDI – colis qui comportent un manuel et une série de documents d’accompagnement – et à  les faire parvenir à leurs destinataires impérativement entre la fin avril et le début du mois de mai. Un manuel de collège est expédié à quelque 20 000 ou 30 000 enseignants de la classe concernée, un manuel de lycée à 15-20 000 enseignants, dispersés dans tous les coins de France, y compris dans les DOM-TOM et dans les établissements français de l’étranger. Compte tenu de la concurrence et des enjeux sous-jacents, nous ne pouvons pas nous permettre le moindre retard.

En avril, les éditeurs, les directeurs d’ouvrage et/ou les auteurs présentent leurs manuels à la dizaine de nos délégués pédagogiques, qui sont aussi nos représentants commerciaux en librairie. Commence alors pour eux, sur le terrain, un vrai travail de fourmi pour aller à la rencontre des enseignants et tenter de les convaincre du bien-fondé de nos manuels (le choix est collégial au niveau de chaque établissement). Il est donc important que nous leur donnions les bons arguments mettant en valeur les points forts de nos ouvrages…

Ensuite, à l’issue des sondages effectués dans les établissements entre juin et juillet, nous fixons le tirage du nombre d’exemplaires nécessaires pour satisfaire dès la rentrée les commandes de l’ensemble des collèges et lycées ayant adopté nos manuels.

En année 2 d’un nouveau programme, les choses sont plus faciles ?
C.A. – Si les résultats sont bons en année 1, on ne remet pas en cause la structure d’un manuel, mais s’ils sont décevants, on se pose bien évidemment des questions ! On organise des tables rondes et/ou des enquêtes pour tenter de comprendre les raisons d’un échec. En fonction des remarques formulées par les enseignants, nous sommes amenées à améliorer la maquette et à revoir certains choix éditoriaux.

Lorsqu’on entame une nouvelle collection en 6e par exemple, on peut raisonnablement anticiper le travail pour les classes suivantes. Actuellement, en sciences, nous sommes parvenus à la fin d’un cycle avec la sortie imminente des nouveaux manuels pour la classe de 3e. En toute logique, de nouveaux programmes devraient entrer en application au lycée à la rentrée 2009. Nous les attendons, en espérant qu’ils seront publiés dans le respect de la fameuse « règle des 12 mois », condition sine qua non pour nous laisser le temps de travailler correctement. Nous commençons néanmoins à réfléchir à ce que pourrait être un nouveau manuel de sciences au lycée, aux outils complémentaires à fournir aux enseignants, mais tant que nous ne connaissons pas les intentions ministérielles, l’exercice est un peu virtuel.

Vous êtes en contact direct avec l’Education nationale ?

C.A. – C’est plutôt le rôle du groupe Enseignement du SNE qui représente collectivement les éditeurs scolaires. Il participe à des réunions avec les groupes d’experts pour obtenir des éclaircissements sur les programmes et sur les documents d’accompagnement qui en précisent les modalités pédagogiques. Ces derniers ne sont pas toujours rédigés lorsque nous démarrons un manuel ; s’ils arrivent trop tard, on ne pourra pas en tenir compte. Parfois même nous les obtenons après la sortie du livre… Belin coopère aussi avec les principaux éditeurs scolaires (Bordas, Hachette, Hatier, Magnard, Nathan) au sein de l’association Savoir-Livre, partenaire du système éducatif.

Catherine, quelles sont finalement les qualités propres au travail d’édition dans le secteur scolaire ?

C.A. – L’éditeur est un chef d’orchestre, à l’interface entre plusieurs corps de métiers de l’édition, les auteurs et le directeur d’ouvrage. Il est le garant du planning, très serré comme vous l’aurez constaté, et de la qualité des contenus. Il lui faut des qualités d’organisation, de rigueur, beaucoup de ténacité, un sens du travail collectif et être convaincu que le livre scolaire est un vecteur essentiel de la diffusion des connaissances.

L’éditeur doit aussi aimer prendre des risques et en être conscient ! Les enjeux économiques sont importants puisqu’on envoie aux enseignants jusqu’à 30 000 spécimens gratuits d’un manuel, sans aucune garantie de la moindre adoption. Une classe d’âge en collège, c’est 800 000 élèves, vous voyez ce que représentent 10, 20 ou 40 % de parts de marché. La production d’un manuel est un investissement en temps et en énergie considérable, que le succès ou l’échec soit au rendez-vous. Et les échecs sont terribles, financièrement mais aussi moralement.

Les manuels étant choisis par les professeurs, la tentation est forte de vouloir à tout prix les séduire en proposant des manuels flatteurs, qui cèdent à une certaine mode pédagogique. Se construire une image dans une discipline scolaire – comme c’est notre cas pour la nouvelle collection de manuels SVT, leader au collège – est un travail de fond, de longue haleine, car emporter la conviction des enseignants une année avec un manuel n’est pas tout, il faut aussi la conserver grâce à une pédagogie et à des contenus solides.

Surtout, il ne faut jamais perdre de vue que nous nous adressons avant tout aux élèves. C’est une question d’éthique. Dans les échanges réguliers que nous avons avec les auteurs lors de la phase d’élaboration des chapitres, nous tentons de nous substituer aux élèves. Lorsqu’un enseignant est face à une classe, il a toujours la possibilité d’adapter son propos, de le faire évoluer en fonction des interrogations des élèves. Mais dans un manuel, les contenus sont figés pendant une durée d’environ quatre ans. Nous devons donc nous assurer que nos lecteurs – les élèves – trouveront dans le livre toutes les clés pour comprendre les tenants et aboutissants d’un programme. C’est pour eux que nous travaillons, ils sont la cible ultime des savoirs transmis par le biais des manuels. Nous pensons qu’ils méritent des contenus de qualité. N’oublions pas que le manuel est aussi le principal créateur de lecteurs pour tous les types de livres !

Entrevue réalisée en décembre 2007 par Monique Vézinet

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