- Voeux
Discours de Vincent Montagne à l’occasion de la cérémonie des vœux du 8 janvier 2026
Chers amis,
Permettez-moi d’exprimer, avant toute chose, la joie de vous retrouver pour cette cérémonie des vœux, moment privilégié où la communauté du livre se retrouve pour regarder ensemble l’année écoulée, et surtout pour ouvrir celle qui vient. Ce rendez-vous est l’un de ceux où se mesure, année après année, la force tranquille de notre filière : une force faite d’engagement, de convictions et d’un attachement profond à ce que le livre porte depuis toujours, c’est-à-dire la promesse d’un horizon plus large et sans limite.
Une force faite d’engagement, de convictions et d’un attachement profond à ce que le livre porte depuis toujours, c’est-à-dire la promesse d’un horizon plus large et sans limite.
En 2025, nous avons traversé des temps parfois heurtés, mais, paradoxalement, ce sont ces secousses qui nous ont donné des raisons d’espérer davantage encore. La libération de Boualem Sansal a été l’un de ces signaux forts ! Un rappel que la liberté d’expression, bien que fragile, peut triompher lorsque la mobilisation est collective et déterminée. À l’heure où nous n’oublions pas que tant d’auteurs, d’éditeurs, de libraires sont encore menacés dans le monde, cette bonne nouvelle nous oblige : défendre l’expression libre n’est pas une posture, c’est un engagement qui se renouvelle chaque jour. « Liberté, j’écris ton nom ! »
Ici même, en France, les actes de dégradation dont certaines librairies ont été victimes sont préoccupants, mais logiques car la librairie demeure l’un des espaces démocratiques les plus ouverts, un lieu où coexistent les différences, où la pluralité s’expose en vitrine. Ces actes ont en tout cas renforcé notre conviction. En défendant la librairie, nous défendons une société capable d’écouter avant de juger, de lire avant de condamner et d’avoir le courage de la nuance. Et je veux le dire avec force : nous avons toutes les raisons d’être fiers de cette chaîne du livre qui, dans son ensemble, ne cède ni à la peur ni à la crispation.
L’année écoulée nous a également offert des motifs d’optimisme sur le plan culturel. Début décembre, les États généraux de la lecture jeunesse ont posé un diagnostic lucide, mais surtout ont permis d’ouvrir une dynamique collective. La lecture recule chez les jeunes, c’est un fait ; mais ce fait n’est pas une fatalité. L’annonce d’un plan décennal qui associerait éditeurs, enseignants, bibliothèques, collectivités suscite une vive attente. Espérons que les mesures concrètes, dont ces états généraux portent la promesse, seront vite dévoilées et mobiliserons les moyens, pas seulement financiers, proportionnées aux enjeux. Lorsque la jeunesse est au cœur de nos réflexions, c’est l’avenir tout entier qui retrouve de la respiration, à l’image de ce qu’incarnent ces 200 000 enfants de CM1 et CM2 qui relèvent chaque année le défi des Petits champions de la lecture.
La même semaine, en décembre, les nouvelles Assises du livre et de l’édition ont rencontré un succès qui a dépassé toutes nos attentes. Nous avons pu y mesurer combien notre filière sait réfléchir collectivement et dépasser les frontières entre métiers pour affronter une réalité complexe. Cette intelligence collective, cet esprit entrepreneurial en partage, sont des raisons majeures de croire en la solidité du secteur dans les années à venir.
Sur le plan économique, 2025 nous a offert une photographie contrastée. Certes, le marché global continue de s’ajuster, avec une baisse de -1% en valeur et -1,6% en volume selon GFK-Nielsen, baisse assez marquée dans plusieurs secteurs comme la BD, la jeunesse ou les sciences humaines et techniques, mais la littérature générale s’est illustrée par des résultats positifs. Le public répond présent, parfois massivement, lorsqu’un livre parvient à toucher juste.
Les succès du dernier Astérix, qui demeure l’un de nos trésors collectifs, ou encore ceux de ces livres qui, de Laurent Mauvigner à Frida McFadden, ont conquis des centaines de milliers de lecteurs, nous rappellent une évidence : le goût de lire est toujours présent. Il se déplace, il surprend, il se renouvelle, mais il reste profondément vivant. Et chaque fois que cette rencontre se produit, chaque fois qu’un livre traverse le pays avec la force d’un phénomène, c’est toute la chaîne du livre qui reprend confiance, qui se souvient que son métier, malgré les contraintes, est l’un des plus beaux qui soient.
Cette vitalité de l’édition sera en pleine lumière à l’occasion du prochain Festival du livre de Paris qui se tiendra à nouveau sous la verrière du Grand Palais du 17 au 19 avril prochains. Avec un nombre record d’exposants, près de 500, dont plus d’une centaine de petites et jeunes maisons, l’événement s’annonce plus que jamais comme la grande fête de tous les livres. Quel meilleur gage de confiance que l’affluence d’un public toujours plus nombreux et toujours aussi jeune avec 45% de moins de 25 ans lors du dernier Festival ?
Cet optimisme se nourrit aussi de notre capacité à bâtir collectivement les outils de demain. Et à ce titre, 2025 a été une année charnière. Ouvert en avril, Filéas offre désormais à près de 7 000 auteurs une vue permanente sur leurs ventes. Il incarne une nouvelle étape dans la coopération entre les acteurs du livre et a bénéficié du soutien déterminé du CNL et de la DGMIC que je tiens à remercier pour leur engagement aux côtés des professionnels. En 2026, la mise en place d’indicateurs quotidiens, de ventes mais aussi de stocks, donnera une profondeur nouvelle à cet outil. Auteurs, éditeurs et libraires disposent désormais d’un socle commun de données, précieux pour informer les uns en toute transparence et nourrir les décisions des autres pour une amélioration de l’efficacité économique et environnementale de notre filière.
Car la transition écologique, elle aussi, avance résolument. Avec Chapitres responsables, les éditeurs ont engagé une démarche structurée pour mieux mesurer l’impact environnemental de leur production et piloter leur trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Grâce au soutien renouvelé du Centre national du livre, dans le prolongement de celui de France 2030, nous mettrons à disposition de tous un calculateur carbone en ligne dès le printemps prochain. Nous entrons dans une phase où les outils écologiques seront non seulement accessibles, mais intégrés au quotidien du métier. Bien loin de ralentir, l’édition se projette dans un avenir responsable, aligné avec les attentes de la société et des lecteurs.
Bien loin de ralentir, l’édition se projette dans un avenir responsable, aligné avec les attentes de la société et des lecteurs.
C’est aussi la preuve que l’exclusion définitive du livre du règlement européen déforestation, que nous avons obtenue en décembre grâce à une intense mobilisation, n’est en rien le signe que notre profession s’exonère de ses responsabilités. Il s’agissait seulement d’éviter que notre filière se voie imposer des charges administratives disproportionnées. La solidarité de la chaîne du livre avec le soutien du ministère de la Culture en France et le travail acharné de la Fédération des éditeurs européens auront été décisifs. Nous avons été entendus et c’est une belle victoire collective dont nous pouvons nous féliciter.
Je souhaite également saluer la création de l’association de médiation des auteurs et éditeurs de livres, l’AMAEL, qui installe un mode alternatif de règlement des conflits qui naissent parfois, dans l’exécution des contrats d’édition. Cette initiative, longtemps attendue, (en germe depuis 2014) est un nouveau signe de confiance réciproque entre auteurs et éditeurs. C’est une instance constructive qui permet de dépasser les incompréhensions réciproques. Vraiment merci à ceux qui, auteurs et éditeurs, n’ont pas ménagé leurs efforts pour passer là aussi de la promesse aux actes. Et ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Poursuivons avec détermination l’actualisation de notre contrat-type commenté et la rédaction d’un guide de bonnes pratiques qui viendront compléter ce dispositif. Alors qu’un brouillard parlementaire semble persistant et que certaines propositions de loi s’endorment, il est de la responsabilité de l’interprofession d’avancer par ses propres moyens partout où elle le peut.
Cet optimisme de la volonté, est également requis face aux défis technologiques. L’intelligence artificielle suscite, à juste titre, des inquiétudes ; mais elle ouvre aussi des possibilités nouvelles, pour peu que ses fondements soient clairement encadrés. La proposition de loi trans-partisane portée par les sénatrices et sénateurs Karine Daniel, Laure Darcos, Agnès Evren, Laurent Lafon, Catherine Morin Desailly et Pierre Ouzoulias va dans la bonne direction, en instaurant une présomption d’utilisation des œuvres protégées. Son adoption serait un signal important de l’engagement unanime du Parlement et du Gouvernement pour donner aux créateurs les moyens de défendre leurs droits. Rien n’interdit d’être positif sur ce plan : les lignes bougent, et les consciences s’éveillent même chez les opérateurs de l’IA qui deviennent fébriles.
Nous nous y employons aussi avec des moyens renforcés sur la lutte contre le piratage qui n’a pas attendu l’IA pour prospérer. Avec le nouveau dispositif collectif d’anti-piratage que nous allons déployer en avril prochain, l’édition se dote de moyens de riposte, graduée mais surtout proportionnée, pour faire reculer des réseaux qui pratiquent à grande échelle le vol en bande organisée. J’ajoute que les membre de l’équipe juridique du Syndicat, devenue experte en la matière, auront bientôt le statut d’agents assermentés habilités à dresser directement les constats nécessaires.
Approchant de la fin de mon propos, sans doute êtes-vous surpris que je n’aie pas encore évoqué le livre d’occasion. Et pourtant les chiffres publiés par le ministère de la Culture l’attestent, la part du livre d’occasion dans les achats continue de progresser sur une pente qui laisse entrevoir à l’horizon 2030 une proportion proche de 40% en volume. Ce phénomène, principalement imputable aux plateformes, fragilise auteurs et éditeurs qui se voient privés de toute rémunération sur ces ventes. Ne rien faire serait irresponsable et je me réjouis que cette conviction soit désormais partagée par notre ministre de la Culture. Ici encore, l’histoire nous rappelle que : chaque fois que la chaîne du livre a été menacée, elle a su trouver, avec les pouvoirs publics, des solutions durables. Le prix unique, la lutte contre le photocopillage en sont des exemples. Nous pouvons donc envisager l’avenir avec une confiance éclairée : ce débat que nous allons porter dès le mois prochain au niveau européen, trouvera lui aussi une issue juste. Nous y consacrerons le temps nécessaire.
Chers amis,
Nous entrons dans l’année 2026 avec la lucidité que nous impose notre époque, mais aussi, et surtout, avec volonté et confiance. Volonté et confiance dans notre capacité à protéger le droit d’auteur. Confiance dans la force créatrice de nos auteurs. Confiance dans l’engagement de nos éditeurs. Confiance dans la passion de nos libraires. Confiance, enfin, dans les lecteurs éclectiques, dont l’appétit ne se dément jamais vraiment.
Erri De Luca écrivait : « Les livres nous donnent le courage d’aimer le monde malgré lui. » C’est à nous qu’il revient de garantir que cette ambition demeure possible, que les livres continuent d’ouvrir des chemins où l’on ne les attendait pas, qu’ils restent des compagnons d’avenir pour toutes les générations.
Que que les livres continuent d’ouvrir des chemins où l’on ne les attendait pas, qu’ils restent des compagnons d’avenir pour toutes les générations.
Au nom du Bureau et de l’équipe permanente du Syndicat national de l’édition, que je tiens à remercier chaleureusement pour leur engagement et leur efficacité, je vous adresse mes vœux les plus chaleureux pour l’année 2026. Qu’elle soit une année d’élan, de création, de solidarité et de confiance confortées. Une année où le pouvoir des livres, ce pouvoir de transformer les vies autant que les idées, se déploie pleinement !









