- Discours
- La parole à...
Discours de Vincent Montagne – 78e Foire de Francfort – Mercredi 7 octobre 2026
Chers amis,
Il me revient maintenant de vous adresser quelques mots et de conclure. « Le vent se lève… Il faut tenter de vivre ! » écrivait Paul Valéry, et…c’est un vent mauvais.
Baisse du marché du livre partout, ou presque, en Europe, aggravée en France, nous ne l’oublions pas, par les coupes claires décidées l’an dernier sur le pass Culture, recul alarmant de la pratique de la lecture, et plus préoccupant encore de la capacité à lire, menace protéiforme de l’intelligence artificielle, le tableau pourrait paraître bien sombre s’il ne nous restait l’essentiel : notre lucidité et notre détermination à agir.
En ce sens, je tiens à saluer l’appel de Francfort lancé hier par le Börsenverein pour une IA transparente, rémunératrice équitable de ses usages de nos œuvres et l’application pleine et entière du droit d’auteur. Je vous invite tous à le signer. L’IA est évidemment le défi d’une génération d’éditeur. L’édition a su relever tous ceux qui l’ont précédé et je veux dire ici ma profonde conviction qu’elle saura en faire de même pour ce dernier. Revenons quelques décennies en arrière au temps de l’irruption du numérique… Le numérique est aujourd’hui partout sans pour autant que l’édition ait perdu son âme. Nous vivons avec l’IA, nous vivrons avec l’IA. Cela me rappelle ce juste propos de Chateaubriand, vivant lui aussi aux confins de deux siècles mouvementés : « Il n’est point nécessaire d’aimer le monde qui vient pour le voir venir »
Le défi est plus intense encore par la propension de l’intelligence artificielle à s’insinuer partout jusqu’à semer la confusion entre la création humaine sincère et la production machinale, jusqu’à fragiliser la chaîne de confiance entre auteur-éditeur-libraire et jusqu’au lecteur. Tout ceci n’est aujourd’hui possible, et je ne cesserai de le rappeler, que parce qu’il a été permis aux IA de s’approprier, de voler pour le dire simplement, toute la création éditoriale en toute impunité.
Pour y faire face, nous ne demandons pas davantage d’argent public, nous demandons que s’exprime clairement une volonté politique de faire cesser la prédation en appliquant tout simplement le droit. La France, patrie du droit d’auteur, a une responsabilité particulière et nous sommes d’autant plus consternés que l’influence de certains acteurs de l’IA ait suffi à bloquer à l’Assemblée nationale la loi sur la présomption d’utilisation des œuvres adoptée à l’unanimité du Sénat. C’est un appel aux politiques : ressaisissez-vous !
Deuxième défi de notre génération, le livre d’occasion, même demande, pas d’argent public, une volonté politique d’instaurer un droit d’auteur sur les reventes. Là encore, nous attendons que la France se porte à l’avant-garde sur un enjeu majeur pour l’édition européenne. Je saisis l’occasion pour saluer l’annonce par le ministère de la Culture d’une démarche à Bruxelles visant à purger (enfin !) la controverse juridique.
Reste le défi de la lecture, celui-là requiert des moyens à la hauteur de l’enjeu. Comment se fait-il que près d’un an après la présentation des conclusions des Etats généraux de la lecture pour la jeunesse, nous attendions encore les plans d’action fondés sur ses très riches enseignements ?
Voilà pour les interpellations, mais soyez-en assurés, nous faisons aussi, par nous-mêmes et pour nous-mêmes, ce qu’ilfaut pour préparer l’avenir. Je n’en citerai que deux illustrations récentes qui démontrent aussi la capacité de notre profession à prendre de l’avance en Europe. Filéas d’abord, j’ai plaisir à vous l’annoncer, ce sont désormais plus de 10 000 auteurs et d’une centaine de maison d’édition qui ont accès à des données quotidiennes de vente et de stock. Livrempreinte ensuite. Nous venons de lancer un calculateur carbone en ligne qui permet à tout éditeur de mesurer l’empreinte CO2 de chaque tirage avec une grande précision. C’est l’outil dont nous avions besoin pour piloter la transition écologique sur laquelle notre filière est déjà engagée.
Ces deux projets structurants, ont un point commun, ils n’auraient pu voir le jour sans le soutien déterminant du Centre national du Livre, dont je salue l’engagement aux côtés des éditeurs et des auteurs. Nous comprenons d’autant moins la mise en cause de son action, et jusqu’à son existence, dont il fait actuellement l’objet. Je vous prie cher Olivier Lombardie de transmettre le soutien déterminé de la profession.
Kafka disait « Les poètes tentent de greffer aux hommes d’autres yeux et de transformer ainsi le réel ». Transformer le réel, c’est aussi le respecter. Dans cette période de polarisation marquée, nous devons rester unis pour défendre le livre, véritable pilier de notre démocratie, et préserver ces espaces d’émancipation et de liberté.
Je vous remercie.









