- La parole à...
Interview de Martin Boujol, influenceur littéraire et auteur
Dans le cadre d’une série d’interviews consacrée aux acteurs du secteur du livre et de l’édition, le Syndicat national de l’édition a donné la parole à Martin Boujol, influenceur littéraire connu pour sa page Instagram La nuit sera mot, et auteur de l’essai Le trésor des livres : Petit manifeste pour une vie de lecteur (Grasset, 2026).
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Martin Boujol, je suis genevois et j’ai 30 ans. J’ai d’abord fait une école de commerce puis j’ai travaillé en finance, mais je suis vite revenu à ma première passion des livres. J’avais lancé une petite page Instagram qui s’appelle La nuit sera mots en 2020, initialement pour trouver d’autres personnes avec qui parler de livres. Quelques années plus tard, la page compte plus de 370’000 abonnés. J’y fais la promotion des livres et de la lecture, en parlant de classiques, de contemporains, de poésie, de théâtre, de bande dessinée et de manga, tout en adressant les questions que je me posais comme jeune lecteur : que lire ? Comment trouver le temps de lire ? Comment se rappeler de ce qu’on lit ? Faut-il prendre des notes ? Aujourd’hui, je travaille avec bon nombre d’éditeurs, de théâtres, de bibliothèques, de médiathèque et d’autres institutions pour aider à faire rayonner le livre et plus largement la culture au sens large. À côté, je monte d’autres projets comme des podcasts et je viens de publier un essai sur la lecture aux éditions Grasset : Le trésor des livres, Petit manifeste pour une vie de lecteur. J’écoute aussi beaucoup de musique, je collectionne les vinyles et je suis très cinéphile. J’adore aussi manger et cuisiner, je ne manque jamais une occasion de pratiquer l’une de ces activités.
Considérez-vous que la lecture soit fédératrice ?
La lecture est éminemment fédératrice. C’est peut-être l’activité qui rassemble le plus entre toutes. Lire, ce n’est pas juste une activité agréable que l’on pratique pour se distraire. Lire, c’est se plonger dans la peau d’un autre. Voir ce que cela fait d’expérimenter une réalité nouvelle, avec d’autres obligations, d’autres possibilités, de nouvelles peurs et de nouvelles joies. C’est pour moi l’un des piliers de l’empathie qui nous aide à comprendre les hommes, notre histoire et la vie. Avec les livres, vous pouvez être une mère et un fils, vous pouvez visiter la Jamaïque, mourir dans l’océan Pacifique, assister au siège de Constantinople, espérer dans un hôpital, vous faire briser le cœur dans une rue sombre à Rome. La lecture est un condensé d’expérience immense, l’opportunité d’échanger avec les plus grands esprits de notre histoire. Et à force d’explorer les vies des autres, si différentes soient-elles de la nôtre, on finira toujours par s’émerveiller de nos similitudes. Je suis convaincu qu’un monde qui lit plus est un monde qui s’écoute et se comprend mieux, qui choisit l’empathie plutôt que le jugement, l’amour plutôt que la haine. Un monde où les individus font ce pas vers les autres est un monde plus uni, plus juste, plus beau, plus humain.
Selon votre expérience, est-ce qu’Internet est un nouveau canal de promotion du livre permettant de combattre la baisse de la lecture chez les jeunes, et chez les lecteurs de manière plus générale ?
Bien sûr ! La première tranche d’âge qui me suit sont les 25-35 ans, suivie de près par les 15-25 ans. On sait que le premier vecteur de recommandation pour la lecture est la recommandation interpersonnelle. Le lien que l’on crée avec un créateur de contenu est similaire : on le voit régulièrement, et si certaines recommandations ont fait mouche, on commence à lui faire confiance. Dans une étude qui date de 2024, je lis que 1 français sur 5 dit pouvoir se sentir influencé par un créateur littéraire, chiffre qui d’ailleurs grimpe à 44 % chez les 15-24 ans et à 37 % chez les 25-34 ans. J’en parle plus longuement dans cet article du Figaro : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/il-faut-aller-chercher-les-gens-la-ou-ils-sont-ces-influenceurs-qui-remettent-les-jeunes-a-la-lecture-20260415
Après, s’il faut parler d’internet au sens large, on peut aussi adresser, en plus des réseaux, les plateformes de lectures comme Gleeph, Babelio, Goodreads, qui participent à l’échange entre lecteur, à l’événementialisassions et à la gamification de la lecture qui sont aussi des moteurs non négligeables, sans compter les milliers d’avis qu’on peut lire sur les lectures des internautes. C’est un puits d’information infini.
Pourquoi est-ce important de partager son avis sur un livre ?
« Il y a deux plaisirs dans les livres : les lire et en parler. » Je crois qu’on attribue cette citation à Proust. Parler de nos lectures, c’est confronter notre sensibilité à celles des autres. On se rend vite compte que les livres ne sont que des miroirs : on y verra tous quelque chose de différent. En vérité, pour un seul texte, il y a autant de livres différents que de lecteurs. On réalise alors que certains aspects ignorés par nous-même auront été essentiels pour l’autre, et vice versa. On se rend compte que nous n’avons peut-être pas compris un passage, ou fait attention à l’évolution d’un personnage. J’ai souvent vu un livre différemment après de longues discussions à son propos. Parler des livres, c’est aussi s’autoriser à aimer, à ne pas aimer, et bien plus important que cela, à comprendre pourquoi le livre nous a séduit ou non. C’est comme cela qu’un goût et une discussion se forme. Et on y revient, une société qui échange, qui questionne, qui s’entretient, qui pratique la nuance et qui prend conscience que chaque citoyen doit se battre avec des problèmes qui nous sont parfois étrangers est une société saine. Lisez de tout, partagez vos avis, offrez des livres. Ce n’est pas seulement le « marché » du livre qu’il faut sauver, c’est l’amour et la démocratie.









