- La parole à...
Portrait métier : Directeur d’une maison d’édition professionnelle
À l’occasion de la publication de sa nouvelle cartographie des métiers de l’édition, le Syndicat national de l’édition a invité Sébastien Riault, directeur des Presses de l’EHESP et des éditions Hygée, à témoigner sur son métier.
- Pouvez-vous présenter et nous expliquer en quelques mots votre métier ?
Directeur d’une maison d’édition professionnelle, car historiquement spécialisée dans la publication d’ouvrages à destination des professionnels de l’administration de la santé (épidémiologie, santé publique, gestion des ressources humaines à l’hôpital, travail social…), j’ai été recruté en 2013 au moment où la forme juridique de l’entreprise évoluait, afin de la doter d’une vraie mission commerciale au sein d’un environnement universitaire et de grande école de service public. J’ai donc déployé une stratégie permettant de redessiner tout le catalogue, créé de nombreuses collections et une marque grand public, doté la maison d’outils et de processus plus professionnels et encadré une équipe désormais composée de 14 personnes. Je considère mon métier comme celui d’un chef d’orchestre, capable d’animer un collectif composé d’expertises multiples (édition, promotion, commerce, finance), de dialoguer avec des interlocuteurs aux profils variés (universitaires, institutionnels, professionnels du secteur), d’incarner une vision et de fixer des objectifs atteignables.
- Quel a été votre parcours pour arriver à ce poste ? Existe-t-il des formations particulièrement adaptées pour exercer ce métier ?
J’ai suivi un parcours relativement classique dans le domaine, même si d’autres voies permettent d’y arriver plus rapidement. J’ai d’abord suivi un cursus universitaire (LMD) en SHS, jusqu’à obtenir un Master 2 « Métiers du livre » (en l’occurrence à l’université Paris 5 Descartes). C’est lors de mon stage de fin d’étude que j’ai décroché mon premier emploi chez Armand Colin, alors nouvellement propriété d’Hachette Livre. J’y suis resté 9 ans, d’abord comme éditeur junior de revues académiques en Sciences humaines et sociales, puis comme responsable du département. J’ai ensuite intégré mon poste actuel de directeur des éditions de l’EHESP (Ecole des hautes études en santé publique), que j’occupe depuis 13 ans, même si j’ai fait une pause d’un an à la direction des éditions et de l’imprimerie de l’IFAO (Institut français d’archéologie orientale) au Caire (réseau des Ecoles françaises à l’étranger). Pour occuper des postes de responsabilité, il peut être plus rapide d’intégrer dès le départ une école de commerce avec une spécialité édition (comme ce que proposait à l’époque l’ESCP-EAP). Tout dépend ce qui plaît à priori dans le métier, à savoir le management de projets, le travail sur les textes avec les auteurs ou la créativité associée (graphisme, techniques de fabrication, relations avec la presse…).
- Quelles sont vos missions au quotidien ?
Elles sont très variées et rarement identiques d’une journée à l’autre, même si certains domaines reviennent plus souvent : la gestion des ressources humaines, la direction des opérations marketing, les développements informatiques (sites web, outils de gestion, applis), la conduite des projets éditoriaux (création de collection, acquisition de nouveaux titres, relations avec les auteurs et les metteurs en page), la finance et la comptabilité, la diffusion commerciale, la cession des droits à l’étranger, les questions juridiques (contrats, conventions), le paiement des factures et des droits d’auteurs.
- Avec quels métiers ou quels services travaillez-vous le plus souvent ?
Les éditeurs, les communicants (dont de plus en plus les community managers), les commerciaux, les comptables, les développeurs, les DRH… et bien sûr les auteurs, qui sont soit universitaires, soit professionnels du secteur de la santé.
- Quelles sont les qualités et les compétences indispensables pour exercer ce métier ?
Polyvalence, curiosité, adaptation, réactivité, esprit de synthèse… donc plutôt ce que je qualifierais de softskills, qui peuvent s’apprendre sur le tard mais rarement à l’école. En outre, la maîtrise des différentes techniques du métier est une évidence, comme la compréhension de la chaîne du livre, dont l’imprimerie.
- Comment votre métier a-t-il évolué au cours de ces dernières années ?
Les évolutions paraissent de plus en plus rapides et il me semble disposer de moins en moins de temps pour me consacrer à chaque projet. L’évolution des usages de lecture (universitaire en ce qui me concerne) nécessite d’adapter les offres et de réfléchir à de nouveaux produits (numériques) ou de nouvelles formules commerciales (abonnement en ligne par exemple). De même il est de plus en plus rare que les tâches relatives à l’édition d’un texte soient internalisées. On constate aussi dans de nombreuses maisons d’édition que le travail sur les textes est de moins en moins rigoureux.
Concernant les évolutions du secteur, on constate maintenant que l’open access (la mise à disposition en libre accès de contenus scientifiques issus de la recherche) a atteint une certaine maturité, engageant tous les éditeurs publics à respecter ce cadre. En tant qu’éditeur privé au sein d’une structure publique, le passage d’une culture à l’autre n’est pas toujours aisé, mais il convient de comprendre et respecter les contraintes des uns et des autres. Enfin, l’IA bouscule considérablement nos habitudes puisqu’elle nous oblige à protéger le contenu de nos experts, à l’intégrer dans les services proposés et à garantir que le modèle économique ne disparaisse pas pour autant.
- Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ?
Les rencontres, l’effort intellectuel, les choix esthétiques et de fabrication, le fait d’apprendre tous les jours, de déployer une stratégie et d’en voir les résultats.
- Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui souhaite découvrir les métiers de l’édition ?
Faire des stages (au moins deux) et, encore mieux, devenir apprenti (dans le cadre d’un BTS ou d’un DUT par exemple), pour se familiariser avec tous les métiers de la chaîne du livre. Comme je le dis souvent également aux jeunes que je rencontre en stage, il est important de savoir dès le départ dans quel secteur éditorial ils souhaitent travailler plus tard, car on ne navigue pas ensuite aisément d’un domaine à l’autre. Il sera par exemple difficile à un éditeur spécialisé dans l’univers des manuels scolaires de s’orienter ensuite vers la bande dessinée, de même qu’entre la littérature jeunesse et l’édition scientifique.
- Comment s’articule l’équipe éditoriale au sein de votre maison d’édition ?
Un tiers des effectifs seulement est constitué d’éditeurs et de fabricants, le reste étant dédié à l’administration et au commercial. Avec le temps, l’objectif a été de faire monter en compétences les éditeurs. D’abord experts dans l’accompagnement des auteurs et le travail sur les textes, l’idée était qu’ils délèguent certaines tâches d’édition (préparation de copie, relecture, correction) pour se concentrer davantage sur la recherche d’auteurs et de projets et sur la connaissance de leur marché (publics visés et offre concurrente).
- Comment travaillez-vous les nouveautés de votre catalogue ?
Travailler dans une maison qui a maintenant plus de 35 ans d’existence offre le privilège d’avoir un catalogue constitué d’auteurs fidèles. Avec le temps qui passe, il s’agit aussi de les renouveler et d’être en adéquation avec l’actualité. La recherche de nouveaux auteurs peut donc passer par des directeurs de collection, nommés pour dénicher dans leurs réseaux les bons auteurs de demain. Cela passe aussi par la lecture de la presse généraliste et spécialisée (The Conversation par exemple), à travers laquelle on découvre des sujets et des enseignants-chercheurs. Mais il faut reconnaître que la majorité des projets publiés proviennent encore des manuscrits reçus spontanément, notamment via nos sites Web. Plus la maison acquière de la notoriété, plus les projets reçus sont nombreux et variés. Il convient ensuite d’y consacrer un certain temps, pour les étudier, les faire expertiser par leurs pairs, les sélectionner selon des principes économiques, les valider ou les refuser en comité d’édition et les accompagner ensuite jusqu’à la mise en édition.









